BID, nous ne t’oublierons jamais…

, par  masterEveil , popularité : 89%

Sory, voilà déjà sept ans que tu nous as quittés, laissant derrière toi des orphelins biologiques mais aussi aux plans culturel et intellectuel, des assoiffés de ton savoir pluridisciplinaires. Bien qu’il soit vrai que nul n’est indispensable, il y’a cependant des personnes difficilement remplaçables. Tu es de celles-là. C’était le 15 juin 2013, par une matinée chaude et sèche d’un ciel plein de nuages, des cirrus et des stratus gonflés à bloc, que la nouvelle inattendue de ton départ définitif nous parvint.

Des souvenirs de ton côtoiement, il me revient les lectures commentées de Sayhat-el-Madhlum (le Cri de l’Opprimé), le journal de ralliement des patriotes mauritaniens des années 70, édité par le Mouvement National Démocratique (MND). Dans les années 67-68, ton militantisme actif dans le groupe « des 19 » t’a fait chasser des bancs du Lycée National et pousser à t’enrôler comme instituteur. Tu fus muté à Aleg où tu devins le « maître » d’élèves aussi âgés que toi, aussi grands que toi. L’abnégation que tu mis à la réussite des jeunes frères, te fit obtenir plus de 90% d’admis en entrée en sixième. Elle n’a d’égale que l’ardeur que tu abattis pour décrocher un Bac C en tant qu’auditeur libre. Les vacances des années suivantes te donnèrent l’occasion de t’engager dans les activités de préparation des élèves que nous étions pour l’entrée dans les classes d’examens. C’était aussi nos débuts dans l’apprentissage de l’écriture du Pulaar sous ta supervision. Les cours de vacances. Principal animateur des activités culturelles et sportives, Sahre-Ndoogu (Sarandogou) s’est distingué dans la zone, jusqu’au-delà du fleuve, dans les villages environnants. Je citerai Sinthiou Dangde, Démett… mais aussi ceux de ce côté, Thialgou, Sayé, Tchidé et Boghé. Une pièce de théâtre que tu rédigeas et dont tu interprétas le rôle principal avec nous autres, reste mémorable. Elle traitait des mariages précoces et forcés. La tirade finale du dernier tableau est encore gravée dans nos esprits : « minen min ndawliima, kanko yo o miijto ɓernde makko, o suusa, o yaawa, o ara o abbo… ». Paroles prémonitoires qui signifient « nous avons pris les devants, lui, qu’il réfléchisse, se décide et nous suive… ». Que ceux qui se souviennent encore de ce vers me pardonnent, je l’ai cité de mémoire.

L’ARPRIM créa dans les années 80 « Dudal Toowngal » (l’Ecole Supérieure) pour la formation de ses formateurs à côté de la commission du Dictionnaire Pulaar qui t’a été confiée par l’UNESCO. Feu Alpha Ibrahima Soh a publiquement reconnu le travail scientifique tu abatis. J’eus le privilège de faire partie de l’une et de l’autre. Tu nous appris le « B A BA » de la morphologie de la langue pulaar, des règles grammaticales basiques et des conventions orthographiques. Le résultat de tes recherches en la matière a été à la base de plusieurs fascicules de grammaire du pulaar utilisés encore aujourd’hui aussi bien en Mauritanie qu’au Sénégal, au Mali, en Guinée, au Burkina et au Niger. Tu as précédé Juulde Laya du CELTHO d’un an dans les profondeurs abyssales de l’autre côté.

Bah Ibrahima Demba, BID, tu as eu une vie bien remplie. Elève puis étudiant engagé dans l’UGESM (Union Générale des Etudiants et Stagiaires Mauritaniens) rattachée au MND, tu fus surtout un chercheur passionné et un combattant de la culture. En plus de faire partie du peloton des premiers ingénieurs des télécommunications, tu t’es intéressé à plusieurs disciplines notamment, la linguistique, l’ethnographie, l’anthropologie mais surtout la tradition et la littératures orales et historiques, etc.

Paraphrasant Amadou Hampâté Bah, nous pouvons affirmer que si Sory n’est pas un traditionnaliste au sens classique du terme, il est réellement une bibliothèque qui a brûlé. Tu es de cette génération charnière à cheval entre la modernité et la tradition. Cette génération de spécialistes férus de technicité et de culture, d’engagement et de patriotisme. Bien que spécialisé dans une discipline de pointe, tu t’es retrouvé à t’occuper de domaines variés, au-delà de ta discipline propre.Pour avoir coopéré avec de grands organismes internationaux, dirigé des instituts africains (CILSS, ESMT), tu te voulais un homme de l’universel et tu y as réussi, un homme fortement attaché aux valeurs de fraternité, de tolérance, de solidarité, de partage et de paix. J’ai personnellement été témoin d’une manifestation de ta modestie quand tous les Ministres de Tutelle de l’ASECNA (16 au total) proposèrent à l’unanimité de te nommer Directeur de l’Ecole Africaine de la Météorologie et de l’Aviation Civile (EAMAC) à Niamey au Niger. Je suis sorti de cette Ecole. Ma fierté et mes explications enthousiastes de voir un compatriote diriger une école continentale aussi prestigieuse et unique en son genre, qui forme des techniciens supérieurs et des ingénieurs de l’aéronautique civile furent arrêtées nettes par ton refus sans appel : « Amadou, je ne peux pas accepter cette proposition, ce n’est pas mon domaine ». Quelques temps après tu fus nommé Directeur de l’ESMT. Là tu étais dans ton élément, comme un poisson dans notre Oolo natal (affluent reliant le fleuve à la mare de Sayé, Weendu Saye). Ton passage au ministère de l’Equipement et des Transports dans le premier gouvernement de transition de 2005 a laissé une empreinte indélébile dans l’esprit de tous tes collaborateurs.

Sory, tu as été un sage parmi les sages. Un sage tel que le décrit Amadou Hampâté Bah « le sage se porte bien parce qu’il y a toutes les chances qu’il reste sage, tandis que l’arriviste connait souvent une ascension sociale à laquelle ne correspond pas une élévation morale ». Ils finissent par retomber aussi lourdement qu’ils étaient haut perchés.

Puisque la mort signifie la cessation complète et définitive de la vie, nous, tes frères, tes amis et tes camarades, nous pouvons affirmer sans risque de nous tromper que tu n’es pas mort. Tu as juste quitté notre champ de vision et comme disait Murtuɗo « a suddiima leppi leydi, leydi suddii ma leppi teddungal », ce qui à peu près veut dire « tu t’es couvert de bandes de terre, la terre t’a couvert de bandes d’honneur ».

Juin 2020

Amadou Malal GUEYE

Air Traffic Control Manager

(à la retraite).

amagueye@gmail.com

+222 48 61 39 03 / +221 77 321 33 62


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