Bedine Abidine :De l’histoire des Kadihines ...suite

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4ème partie  : SAYHAT ELMADHLOUM

Il apparaissait de plus en plus pressant d’éditer, au plus vite, une publication qui couvre l’ensemble de nos préoccupations pour servir de porte parole rassembleur des Kadihines, dès lors que le mouvement prenait de l’ampleur et devenait incontournable sur la scène nationale.
L’urgence d’une telle initiative fut aussi dictée par la disparition subite de notre très cher militant d’avant-garde, le camarade Soumeida Avec sa disparition s’éteignait aussi sa publication « Elkivah » (le combat) qu’il n’avait cessé de dispatcher sur tout le territoire national, à partir de sa chambre à l’université de Dakar, au Sénégal. Les idées progressistes du mouvement essaimaient avec une rapidité vertigineuse au sein des différentes couches de notre peuple, notamment les segments les plus sensibles comme les jeunes, les femmes et tous ceux qui avaient souffert ou souffraient encore de l’esclavage.
La publication envisagée devait servir d’espace d’information et d’échange sur les succès continus remportés par la lutte de notre peuple. Elle devait également mettre en valeur le courage dont faisait preuve sa jeunesse militante face à la machine de torture et de répression du régime de l’époque.
C’était ainsi que le 7 janvier, date de la disparition du regretté Soumeydaa, et le 29 mai, date du massacre des ouvriers de Zoueirat, furent proclamées par le mouvement fêtes nationales. A chaque fois, au niveau national et régional, les autorités étaient assaillies par des manifestations multiples.Le premier comité de rédaction de Sayhat Elmadhloum fut constitué d’une élite d’avant-garde composée des camarades suivants :
- le poète Ahmedou Abdelkader (à qui nous souhaitons prompt rétablissement)
- Yeslem Ebnou Abdem (à qui nous souhaitons également prompt rétablissement)
- Mokhtar O Haye (à l’époque rédacteur au journal officiel Echaab, organe du Parti du Peuple Mauritanien au pouvoir).
Après la publication du premier numéro, un homme de lettres et plume de qualité était venu renforcer l’équipe de rédaction. Il s’agissait de Vadel O Dah, futur ministre.
Le mensuel Sayhat Elmadhloum abordait tous les sujets d’intérêt national, surtout ceux en rapport avec les conditions de vie des populations. Il dénonçait toutes les formes de répression et de torture qui frappaient les militants et sympathisants du mouvement, ou toute autre victime de l’arbitraire du régime.
Parmi les toutes premières publications de S E M, je me rappelle toujours d’un article que je n’arrive jamais à effacer de ma mémoire, son titre : un ministre négrier ( nakhass) qui veut dire en langue arabe : vendeur de bêtes et d’esclaves ! Il s’agit d’un récit poignant se rapportant à l’achat, au vu et au su de tous, d’une belle jeune esclave par un ministre du gouvernement de l’époque, alors que la constitution de notre pays interdisait déjà l’esclavage et par conséquent le commerce des esclaves. Le sujet de l’esclavage et la nécessité de traiter tous nos citoyens sur le même pied d’égalité était très présent dans notre action quotidienne. Feu le grand militant de première heure, Me Mohamed Cheine O Mouhamadou(paix à son âme), ne cessait de chanter des thèmes illustrant parfaitement cette orientation. « Ana guidak ounta guidi mani abdek oulanak abdi », littéralement : nous sommes tous les deux égaux, tu n’es pas mon esclave et je ne suis pas ton esclave ! Ainsi chantait souvent feu Med Cheine !
La publication des premiers numéros de Sayhat Elmadhloum s’était déroulée dans des conditions extrêmement difficiles. Avec son effectif si réduit, le comité de rédaction, animé d’une volonté inébranlable, avait réussi à assurer à la fois la rédaction du journal, son impression, son tirage, sa reliure, son transport et sa distribution sur tout l’immense territoire national !
Pour mémoire, et par fidélité au devoir et à l’histoire, je tiens à rappeler ici le rôle combien précieux, inestimable, d’un certain nombre de camarades, de vrais soldats inconnus, des héros de grande valeur, dont certains sont décédés.Parmi les regrettés disparus citons : feu Isselmou O Sidi Hamoud, feu Yahya O Omar et feu Elkhalil Sidi Mhamedle:l’ancien futur dirigeant au Polisario(paix à leurs âmes )
Ensemble, ils fournissaient un appui indispensable au comité de rédaction. Puis, petit à petit, leur mission s’élargissait en une structure aux tâches multiples : assurer la sécurité des réunions des instances dirigeantes du mouvement, offrir des cachettes sécurisées aux militants poursuivis par la police, en plus de la distribution du courrier. Il leur revenait également le rôle de garantir la diffusion régulière de Sayhat Elmadhloum.

Pas une seule fois, un numéro du journal ni l’une de ses planques, n’était tombé entre les mains de la police, jusqu’à son arrêt volontaire ,décidé dans le cadre d’un accord avec le régime du président Mokhtar paix sur son âme. Ce sera le sujet d’un autre récit, avec ses tenants et aboutissants.
De l’histoire des Kadihines
5e partie :
Sayhat Elmadhloum sur le dos de l’âne du « Saint homme »,
Le camarade Beden continue son passionnant récit concernant Sayhat Elmadhloum, ses débuts, ses rédacteurs et son équipe chargée des tâches spéciales.
Revenons au beau vieux temps, l’époque où nous vivions une expérience nouvelle. Nous étions absorbés par l’impression et la publication de Sayhat Elmadhloum dans des conditions particulièrement difficiles, mais aussi particulièrement passionnantes.
Une fois, en 1971, dans une nuit d’hiver d’un froid glacial, nous rentrions dans une petite pièce à la porte étroite, très mal lotie en matière de literie. Au milieu, une vielle machine d’impression entourée d’une poignée de papiers stencil relativement usés.
Mon ami Yeslem Ebnou Abdem (à qui nous souhaitons prompt rétablissement) prit place devant la machine. Il se mit à la tâche. Il était débutant. Il tapait encore avec un doigt d’une seule main. Mais c’était un débutant dont la forte volonté compensait la faible dextérité dans les métiers d’impression. C’était justement la raison pour laquelle j’avais pleinement confiance dans sa capacité à éditer un produit de qualité.
Pour amortir le son du cliquetis de la machine hors de la pièce, nous avions recours à un poste radio réglé à son volume maximum. Une fois, le poète Ahmedou Abdelkader, qui était chargé de la surveillance des ruelles environnantes, entra pour nous conseiller de capter « la voix de l’Amérique » pour un meilleur brouillage extérieur. Il expliquait que cette chaine radio usait d’un accent anglais extrêmement puissant et ennuyeux, à l’image du diable de son conte, évoqué précédemment. Après exécution de son conseil, il ressortit pour vérifier. Le résultant fut époustouflant.
La nuit suivante, à la fin de l’impression, nous devions aborder une autre tâche non moins éprouvante que la précédente. Une fois terminé le tirage du journal aux mains des camarades chargés des tâches spéciales, il fallait procéder au transport de notre produit fini vers un autre lieu, en vue de son acheminement à l’intérieur du pays.
Trois jeunes camarades, connus pour leur courage, leur disponibilité et leur bravoure, étaient chargés aussi bien du tirage que du transport. Pour cette dernière tâche, ils disposaient d’un âne aussi brave et disponible qu’eux. Ils placèrent l’âne entre les piles du journal. Puis ils chargèrent les colis sur son dos et entamèrent la marche à travers les ruelles étroites des quartiers populaires. C’était tôt, à l’heure de la prière matinale. Pour échapper à la police, ils comptaient sûrement sur la Providence, mais aussi sur leur vigilance, déjà mise à l’épreuve à de nombreuses reprises.
Après avoir soigné son déguisement, l’un des camarades se mit à conduire la bête : bâton à la main, turban blanc sur la tête, avec un pan enroulé autour du coup et égrenant son chapelet. Il présentait l’image parfaite d’un chef religieux, accompagné de deux de ses talibés.
Quelques policiers rodaient dans les environs. Manifestement, leurs yeux cherchaient autre chose que cette curieuse embarcation qui déambulait dans les ruelles des médinas, sans se soucier de rien. Brusquement, l’âne observa un arrêt au milieu d’une grande avenue, le temps de laisser passer un véhicule de la police qui lui disputait la priorité.
« Décidément notre âne, intelligent qu’il est, savait que dans ce pays la priorité est toujours à droite ! », commenta notre poète Ahmedou.
Aussitôt après, les colis parvinrent à destination. Le dispatching de Sayhat Elmadhloum aussi.
[20/02 à 21:15] Bedine : De l’histoire des kadihines

6e partie  : Quand la dactylographie de Sayhat Elmadhloum s’effectue en pleine nuit sous un arbre

Comme suite au récit précédent à propos de Sayhat Elmadhloum, son impression et sa diffusion dans les années de braises, cette fois-ci je tiens à partager avec vous la fabrication de Sayhat Elmadhloum dans des conditions vraiment exceptionnelles. Les rédacteurs viennent d’achever les dernières retouches sur leurs différents articles. La salle de rédaction consiste en une petite pièce à laquelle on accède par une porte minuscule, à l’image plutôt d’une petite fenêtre. Ses murs couverts de moisissures et son toit en zinc parsemé de trous à géométrie variable, à travers lesquels on peut distinguer facilement les diverses constellations d’un ciel limpide d’hiver.

Des gouttes de pluies mêlées à la poussière de vents venant des fins fonds du désert, ne cessent de s’infiltrer du toit sur nos corps encore grêles de jeunesse et sur nos modestes habits, marquant fortement leur état déjà souvent crasseux.

Après avoir nettoyé la petite salle de tout, y compris une grande quantité de débris de papiers, juste au moment où le soleil disparait derrière les dunes coiffant du côté ouest la ville de Nouakchott, on se dirige vers une grande dune au sud est de la ville. Là, nous avons nos moyens d’impression, enterrés sous un arbre qui avait résisté miraculeusement aux effets ravageurs de la sécheresse et de la désertification, exactement comme notre résistance, nous autres kadihines, à la violence de la répression. L’arbre en question et nous autres, nous constituons des miraculés dans cet impitoyable espace. Une sorte d’intime cousinage nous réunissait.

Le comité de rédaction arrive au tronc de l’arbre. L’obscurité de la nuit couvre tout d’un manteau compact et sombre. Un silence total s’installa, perturbé de temps en temps par le gazouillement de quelques oiseaux regagnant en catastrophe leurs nids sur le toit de l’arbre orphelin.

Le comité de rédaction était composé des camarades :

- Ahmedou O Abdelkader

- Vadel O Dah

- Yeslem O Ebnou Abdem

- Mokhtar O Haye

Nous avions déterré notre matériel. Puis avions tout dépoussiéré. Ensuite nous avions hissé notre tente portable, en forme circulaire et confectionnée en tissu noir foncé pour empêcher toute infiltration de lumière en pleine nuit, susceptible d’orienter le moindre aventurier suspect. La tente est faite juste pour abriter deux occupants ,pas de place possible pour un troisième : celui qui est chargé de la frappe sur la machine et son aide ayant pour rôle de lui dicter les textes. Les trois camarades restants sont chargés de la surveillance et se relayent pour relever celui qui s’occupe de la dictée.

L’été 1971, sous une chaleur torride. Je suis le premier à entrer dans la tente, « salle de dactylographie " accompagné par le camarade Yeslem (à qui nous souhaitons toujours bon et prompt rétablissement). Nous nous relayons dans le travail pour en terminer aux premières lueurs de l’aube. Nous transpirons sous la minuscule tente à cause de la chaleur, véritable fourneau à faire brûler les visages.Les odeurs nauséabondes des correcteurs de stencils augmentaient notre calvaire. En matière de nourriture, nous étions loin d’être gâtés. On se considérait comme des révolutionnaires professionnels, c’est-à dire des hommes ayant juré de consacrer leur vie au service de la révolution, des masses laborieuses et des kadihines.

En ce moment j’occupais le poste de trésorier. Au cours des séances de critiques et d’autocritiques, une tradition que nous nous étions imposée, certains camarades n’hésitaient pas à me qualifier d’« exagérément austère » en matière de dépense. Il m’arrivait de promettre des améliorations sur ce plan, sans toujours honorer mon engagement. Dans le meilleur des cas, en situation de travail hors de la ville, la ration se limitait à une boite de sardine et un morceau de pain par personne et par nuit entière. Il arrivait, en cas de nécessité , de diviser cette ration alimentaire en deux, en dépit parfois de quelques voix contestaires.A la fin du travail de dactylographie l’étape suivante revenait aux camarades chargés des tâches spéciales, dans ce cas la polycopie et la diffusion du journal.

Une fois, notre groupe fut intrigué par la présence d’un agent de sécurité qui rodait autour de la baraque de confection de notre journal .Ce fut l’occasion pour le chef de l’équipe des tâches spéciales de me raconter une curieuse histoire :

Après la descente de ses collègues dans notre planque souterraine, il fut interpellé par leur gardien sur une scène bizarre qui se déroulait non loin de leur cachette.

La planque en question consistait en une salle souterraine sous une baraque qui servait de logement à une modeste famille. Autour d’elle, se bousculait sur un petit espace, en plus de quelques ustensiles de cuisine, des chèvres, un âne et un petit poulailler, en somme tout ce qu’ils possédaient.

Tout un décor visant à couvrir notre équipe et son produit fini : Sayhat Elmadhloum.

Le chef des nos gardiens fut brusquement irruption dans la loge qui couvrait notre planque. Il raconta que son attention avait été attirée par un agent de sécurité portant sa tenue officielle de travail. Il donnait l’impression de s’intéresser à une porcherie non loin de là. Mais le gardien craignait que ça soit une façon de tromper notre vigilance, le temps de nous tomber dessus, lui et ses collègues. Dans ce dernier cas, on devrait envisager l’application du plan d’urgence (B). En un laps de temps, on devrait détruire et incinérer tous les documents et matériaux susceptibles de tomber entre les mains de l’ennemi et emporter avec nous tout ce qui peut l’être. Tous nos camarades sont déjà bien entrainés à agir en un temps record dans ce genre de conditions. D’autres groupes d’amis disséminés dans les quartiers environnants devraient apporter secours.

L’attente n’a pas duré longtemps. L’agent de sécurité finit par sauter par-dessus la clôture de la porcherie. Des vagues de poussières mêlées aux grognements des porcs déchirèrent le silence paisible du quartier.

Aussitôt après, le calme reprit le dessus. L’agent de sécurité se pressa de sortir de la porcherie. Il secoua ses habits pour les dépoussiérer avant de disparaitre en direction du centre ville.
Le gardien de la porcherie donnera
après à notre chef gardien une explication à la visite inopinée de l’agent de sécurité.

Selon lui, cette visite était certainement motivée par un charlatan. Ce dernier et ses semblables avaient l’habitude de lier la guérison d’un patient aux déchets animaux ou autres bizarreries. En conséquence, le devoir nous revenait de combattre ces pratiques néfastes d’un autre âge au sein de notre peuple. Notre Sayhat Elmadhloum se devait de prendre pleinement en main cette tâche.


Echos&Confi

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