Bocar Tdjane : hommage à un géant discret

, par  Webmastrer , popularité : 16%

L’histoire contemporaine de notre pays souffre sans nul doute d’un déficit de reconnaissance à l’égard des grands hommes et femmes qui l’ont faite, et d’un mutisme coupable de la part des héritiers que nous sommes.

Au nombre de ces grands hommes certains, parce qu’ils se sont toujours fait discrets, n’ont pas eu de notre part l’hommage qu’ils méritent tant, et qui nous rendrait pourtant dignes des valeurs qu’ils nous ont léguées. La discrétion légendaire de ses grands bâtisseurs ne doit pas être pour nous un agrément à l’amnésie, toujours fautive vis-à-vis de notre passé.

J’ai fait le choix de rendre un hommage que je crois largement mérité à un de ces géants de notre histoire récente : BA Bocar Tdjane, arraché à notre affection il y a un an. J’ose espérer que l’homonymie presque parfaite voulue par mes deux parents, et les liens de sang connus de certains lecteurs ne viendront pas jeter le doute sur l’effort d’objectivité que je me suis fixé tout au long de ce récit.

Ceux qui ont côtoyé l’homme eux, verront bien que je suis bien en-deçà de tout ce qu’on pouvait relater de bien chez lui. Ce que vous lirez sous ma plume est un mélange assumé d’éléments d’histoire qui ont jalonné sa vie et de souvenirs affectifs et personnels.

Il me souvient justement qu’il appréciait les longues promenades matinales. Une marche à pied patiente à travers la ville de Nouakchott qui était pour lui l’occasion de rencontrer des gens, de retisser du lien et d’honorer la parenté, toujours sacrée chez l’homme.

Il arrivait quelques fois que cette randonnée le mena au siège de l’Eveil Hebdo, où il avait plaisir à échanger quelques souvenirs. Je m’empressais de lui préparer une pile de journaux qu’il nous réclamait sur un ton humoristique.

Son avis sur mes articles m’était précieux. L’on comprendra plus loin pourquoi… En tous les cas il savait me rendre fier de moi ; et ça c’est inestimable humainement ! L’homme était affable et un brin railleur.

Quand le crépuscule venu vous le trouviez dans sa cour de l’ilot M, c’était toujours assis face à l’est, entouré souvent de deux de ses fils (Kébir et Thierno paix à leur âme), rappelés tous deux à Dieu à la fleur de l’âge. Il était narrateur, et tel un passeur de témoin, il savait repérer les oreilles avides d’histoires. La mienne en était une.

Et j’en bus pour ma soif à chacune de mes visites. Dans sa manière de raconter le pays et son histoire, dans sa façon de parler des hommes qui l’ont construit, la bienveillance et le respect des êtres évoqués étaient toujours de mise.

Parler des autres en bien : un effort constant chez l’homme de Dieu. Le pédagogue lui n’était jamais bien loin, les anecdotes servant toujours de leçon pour la vie. Elles pouvaient avoir l’air banal pour certaines d’entre elles, mais leur teneur en sens et en leçon de vie toujours savamment choisie.

La répétition étant toujours le principe premier de la pédagogie, celles qui avaient un lien avec la foi et le respect des anciens ne le lassaient jamais. Ainsi me conta-t-il maintes fois celle qu’il tenait lui-même de son oncle, le vénéré Thierno Ousmane Thierno Bocar, où il est question d’un homme qui reçut de son fils un livre de coran et un tapis de prière, à l’endroit exact où lui-même fit pareil présent à son défunt père des années plus tôt. La bonté divine venue bénir la bonté humaine…

Cet inspecteur de l’enseignement, un des premiers de cette Mauritanie post-indépendante, a eu une place centrale dans l’édification de notre Education nationale. Celle naturellement dont on était si fiers et que nous voyons hélas se détricoter jour après jour sous nos yeux.

Cet ancien cadre de notre système éducatif a été formé à la bonne craie. Sorti de l’Ecole Normale William Ponty de Sébikotane (une des pépinières des futurs cadres de l’AOF), il occupa un premier poste d’enseignement à Nguinguinéo au Sénégal, avant de remplacer dès l’aube des indépendances monsieur Babacar Fall comme inspecteur dans la circonscription qui regroupait les deux Hodhs, l’Assaba et le Guidimakha.

Il sera ainsi le deuxième inspecteur de l’enseignement en Mauritanie. Une prise de responsabilité qui intervient après une formation dans la prestigieuse Ecole normale de St-Cloud en région parisienne, création du grand Jules Ferry. Il sera ainsi un des premiers mauritaniens à intégrer cette institution.

Ce fut ensuite les années passées à servir dans sa ville de Kaëdi comme président du Conseil régional du Gorgol durant la décennie 70. Puis les prises de position courageuses par rapport à la circulaire 02 qui suscita la révolte des élèves noirs en 1979. Une grève qui conduisit l’école mauritanienne à une année « grise ».

Face au chao, Ahmed Ould Bouceif alors chef du gouvernement (lui-même un ancien de William Ponty et enseignant à ses premières heures) le sollicite pour devenir ministre de l’éducation nationale. BA Bocar Tidjane déclinera poliment l’offre, conscient sans doute que ce qui se jouait-là s’annonçait déjà trop décadent pour porter son nom. L’appât du strapontin facile ne piégea pas l’homme d’honneur et de conviction.

BA Bocar Tidjane est connu pour son engouement pour la transmission des connaissances. La moindre conversation avec un jeune était pour lui une occasion de transmettre ou de corriger. Je me souviens de ce jour où, avec une bande de copains nous fîmes « l’erreur » de lui présenter une lettre de quête pour un thé dansant.

Assis avec mon père et d’autres amis à eux sur les marches du tribunal de Kaëdi attendant l’appel du muezzin, il avait ouvert l’enveloppe, pris le soin de lire la moindre ligne à haute voix, nous scrutant du regard à chaque ponctuation, suscitant ainsi le sourire amusé de mon père et de leurs amis, impatients (comme nous d’ailleurs !) de connaître le verdict du maître…

De fait, sur les sept lignes que comptait la lettre, il y avait huit fautes qu’il nous demandait de retrouver. Nous devions réécrire correctement la missive et la lui ramener après la prière du maghrib si nous voulions mériter le soutien financier que nous attendions de lui.

Voilà qui résumait bien l’homme : un généreux exigeant. Et voilà qui expliquera pourquoi plus tard, j’eus à chaque fois plaisir à l’entendre apprécier ce qu’il pouvait m’arriver d’écrire...

Bocar Oumar Ba,
Strasbourg,
France.


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