Interview avec Ely Ould Krombelé : Les chances de Biram d’accéder au palais présidentiel, sont quasi-nulles et son alliance avec les nationalistes, sonne la fin d’un rêve

, par  masterEveil , popularité : 12%

Ely Ould Krombelé n’a pas besoin d’être présenté pour les intellectuels mauritaniens, qui se sont habitués au cours de dernières années à son diagnostic de la vie de la Nation, particulièrement pour les questions politiques et sécuritaires, avec parfois des plongeons sur l’histoire contemporaine de la Mauritanie. Il répond ici avec la même batterie d’arguments à des questions d’actualité, dont le classement controversé de l’Armée nationale par Global Firepower, le 3e mandat et le potentiel successeur du Président Aziz, les chances de Biram d’arriver au palais brun en 2019, le Mali, le G5, la Ceni, la démocratie…etc.

Question : L’armée mauritanienne a dompté le terrorisme et bénéficié de la confiance des africains et de l’Onu dans la force du G5 Sahel et des casques bleus en RCA. Comment s’est-elle trouvée alors à la 129ième place dans le classement des armées dans le monde et à la 30ième dans le continent ?

Ely Ould Krombele : Vous savez les maisons qui s’occupent de la notation sont le plus souvent partisanes et répondent à des alibis mesquins en tout cas jamais sincères. L’Occident en s’érigeant en parapluie contrôle toutes nos activités, que ce soit par le biais du FMI, de l’instance onusienne des Droits de l’Homme, ou de l’Ong Reporters Sans Frontières etc... Le but est le même : rester dans les rangs ou subir les conséquences qui peuvent aller des sanctions économiques à l’intervention militaire. L’Occident nous a crées" à son image". Dès lors que la colonisation n’était plus possible, alors en clichés nous évoluons en mimant l’original, tout en sachant que la copie reste une copie malgré tous les efforts que nous pourrons dégager. N’est-ce pas le but ? En procédant à la balkanisation de l’Afrique, les Occidentaux nous empêchent de suivre notre propre voie qui doit surgir de nos propres valeurs.

 Il suffit de vouloir aspirer à gérer sa politique intérieure en toute indépendance pour subir l’ingérence manifeste extérieure. Par exemple on a parlé de "collusion" avec Al Qaïda lorsque le pouvoir central mauritanien est venu à bout du terrorisme. C’est à peine avec la création du G5 Sahel et surtout la désintégration des pouvoirs centraux nigérien, malien et burkinabè que la communauté internationale, la France en tête, a reconnu la valeur de notre Armée Nationale dans la sous-région. Car la grandeur d’une Armée ne se mesure pas à son seul équipement c’est à dire au nombre de chars, d’avions de combat, de véhicules de transport de troupes...Mais plutôt à sa technique de combat, à sa mobilité surtout dans le désert où on n’a besoin ni de chars, ni de BRDM (automitrailleuse), ni d’équipement lourd. Pour réaliser son classement des armées dans le monde, Global Firepower tient compte des budgets militaires. C’est ainsi que l’Algérie (avec ses tanks et son aviation moderne, ses sous-marins), et l’Angola, tous deux pays pétroliers se trouvent en tête de peloton. Une chose est sûre : l’Armée mauritanienne occupe désormais une place prépondérante dans la sous-région ouest-africaine, cependant derrière le Nigéria (pourtant incapable de retrouver des fillettes enlevées par Boko Haram sur son propre territoire) et probablement derrière la vaillante Armée Tchadienne dont les troupes combattantes sont efficaces en contact avec l’ennemi.

Question : Toutes les spéculations et les hypothèses sur l’après 2019 et le potentiel successeur du Président Ould Aziz, ont été épuisées par l’opinion, mais n’ont jamais fait l’objet d’une appréciation dominante. Comment voyez-vous cette future période aux contours toujours indécis ?

Ely Ould Krombelé : Le président Aziz a su diriger le pays depuis 2008 comme un conducteur ayant une main sur le volant et l’autre main occupée à contenir les charges de l’opposition de l’intérieure et de l’extérieur. Durant ces deux mandats on aura tout entendu. On est bientôt en 2019 inchallah. Seul le temps viendra à bout des spéculations et des hypothèses comme vous dites. Laissons le processus électoral se dérouler normalement avec les municipales, ensuite les législatives(si elles ne sont pas couplées)en 2018 et enfin le gros morceau qu’est la présidentielle de 2019. Il ne faudrait pas que la haine portée à l’égard de Ould Abdel Aziz par une partie de l’opposition, de la diaspora aveugle l’opinion au point d’oublier la fragilité de la Mauritanie. La Mauritanie a besoin d’un homme fort, une sorte de despote éclairé comme disaient les philosophes des lumières du 18 ème siècle. Pas d’avatar d’un Mamadou Youssoufou du Niger, ni de Kaboré du Burkina, encore moins de Boubacar Keita ; des civils faibles qui prennent leurs instructions de Paris. Vous aurez constaté de vous-mêmes que les deux autres pays du G5 Sahel, à savoir le Tchad et la Mauritanie sont dirigés par des militaires patriotes garantissant ainsi la sécurité de leurs concitoyens et de leurs biens.

Question : Au cas où le Président persiste dans sa volonté de se retirer du pouvoir, refusant de suivre l’appel politique et socio-religieux voire sous-régional l’invitant à rester à parachever son projet de société, le candidat qu’il compte soutenir sera-t-il à votre avis, un civil ou un militaire ? Et quelles sont les mobiles d’un tel choix pour chacun des deux cas 

Ely Ould Krombelé : Il n’y a pas de dilemme puisqu’il a dit lui-même qu’il ne briguera pas de troisième mandat. Mais cela ne suppose pas qu’il quitte définitivement la scène politique. Tenez par exemple il peut apporter son soutien au candidat de son choix. Il peut avant la fin de son mandat avec sa majorité féconder notre démocratie. Car la démocratie, pour ceux qui l’ignorent n’est pas la fin de l’Histoire, mais plutôt son commencement. En France j’entends de la bouche des parlementaires constamment des termes comme "pour améliorer notre démocratie, nous devons voter telle loi, amender tel article etc... "Et puis philosophiquement parlant la démocratie occidentale ne sied point à nos valeurs africaines ou musulmanes des points de vue d’abord ontologiques, cosmogoniques et surtout socio-culturels. Car la civilisation occidentale est née au bord de la Méditerranée ; elle est d’abord hellénique(grecque),ensuite hellénistique(gréco-romaine)et enfin judéo-chrétienne. Elle se nourrit du libre-échange fruit du capitalisme dont dérivent les sociétés de consommation, corollaires de l’individualisme à outrance. La civilisation occidentale qui se veut d’essence humaniste, peut à des moments revêtir une existence égoïste. Tout le contraire de nos sociétés collectivistes et communautaristes. En Occident c’est le suffrage universel d’un homme qui constitue une voix ; par contre en Afrique c’est un village, un campement, une ethnie, une tribu qui représentent une voix. Depuis plus de deux milles ans les occidentaux cultivent leur chemin après avoir dompté la science et les technologies. En nous colonisant, ils nous ont empêchés de poursuivre notre développement naturel. Peut-être que nous étions destinés à épouser la démocratie mais à notre rythme endogène, à notre façon. Doit-on parler de démocratie à Boilil ne sachant pas lire ni écrire, à Brahim élevé dans le carcan tribal, ou à Demba né dans une société qui se gave encore de son anachronique stratification ?

 La démocratie chez nous c’est juste le vote alors pourquoi limiter les mandats quand un Paul Kagamé, président du Rwanda fait du bon boulot ? Et surtout tant qu’il maintient la paix et la stabilité dans son pays ? Cette même problématique se discute chez nous pour ou contre un troisième mandat du président Aziz. Quel que soit le prochain président : Aziz, Ghazwani, Mohamed ould Meguett ou Diallo Bathia, il doit s’investir dans le social, octroyer des allocations familiales aux plus démunis, aux handicapés, aux femmes sans assistance et seules ; ne laisser personne sur le carreau. Le prochain président mauritanien fera du social ou ne sera pas car les jalons sont plantés, et le matériau indispensable au développement socio-économique (matières premières surtout) existant.

Question :Le leader de l’IRA Biram a annoncé sa candidature à la future présidentielle. Surfant sur les armes efficaces de la non violence et du défi posé à l’opposition de trouver un candidat unique, et eu égard au score honorable réalisé par une précédente présidentielle, quelles sont à votre avis ses chances, d’entrer au palais présidentiel

Ely Ould Krombelé : Il faut reconnaître que Biram a placé le curseur de la lutte contre l’esclavage un peu plus haut. Mais ce bond en avant dont l’écho se propage plus à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays risque un jour de se retourner contre lui. En "carriériste avantageux", le président de l’IRA ne se prive pas d’ailleurs de falsifier l’Histoire ouest-africaine en peignant une autobiographie digne de l’Odyssée d’Homère. En voulant nous présenter l’Almamy Samory Touré en sanguinaire esclavagiste, Biram franchit le Rubicon sans doute aspirant au trophée mais combien suicidaire du "César" de la mégalomanie et surtout de la mythomanie. Toute l’Afrique honorable connait l’histoire de Samory Touré, né à Miniambaladougou vers 1830, qui a accepté en 1848 de se constituer esclave pendant 7 longues années au service du redoutable Sory Boureïma du clan des Cissé afin de libérer sa captive de mère Sokhona Camara. Samory Touré est mort le 2 Juin 1900 en exil au Gabon enterré par son fidèle compagnon ,ami et griot Morifin Djan Diabaté. C’est en captivité, au service de Sory Boureïma que Samory Touré va apprendre le maniement des armes, se faire une culture islamique en apprenant le Coran et la théologie. Plus tard Samory se dressera contre les colonnes des envahisseurs français Gouraud et Archinard. Contrairement à ce que dit Biram, Samory Touré n’a jamais mené d’expéditions punitives contre les Bambara de Kayes au Mali ; ensemble dont est issue sa grand-mère Traoré Katafana selon lui. Avant de lutter contre les français, Samory Touré a combattu certes ses compatriotes des clans Cissé et Bérété car il en était ainsi dans toute l’Afrique de l’Ouest du19ème siècle. C’était la règle malheureusement : le plus fort réduisait le vaincu en état de captivité en le vendant à un éventuel acheteur noir, maure ou européen. C’est aussi pourquoi de la Guinée, en passant par le Mali, le Sénégal, jusqu’en Mauritanie, il y a le système de castes : nobles, esclaves, griots, forgerons…etc.

 Quant aux chances de Biram d’accéder au palais présidentiel, elles sont quasi-nulles. Pourquoi ? En se constituant candidat dès maintenant Biram piège l’opposition qui aspire encore à une candidature unique. On peut-être militant des droits de l’homme et se découvrir enfin en piètre politicien. Et puis en dehors de quelques jeunes surexcités surtout de la diaspora, Biram n’a pas d’assises populaires à l’intérieur du pays. Martin Luther King n’a jamais fait de politique mais il était populaire parce que non violent. Nelson Mandela a combattu l’Apartheid mais c’est en homme de paix qu’il a accepté de diriger l’Afrique du Sud. S’il était violent, on allait choisir un autre et Mandéla n’aurait pas pris un rendez-vous avec l’Histoire. Tant que Biram cultive l’extrémisme, et adopte une posture manichéenne, il ne verra le palais que de loin.

Question : Quelles sont vos impressions sur le dernier fait marquant de l’actualité politique nationale, à savoir l’accord signé entre les nationalistes de Sawab et les antiesclavagistes de l’IRA pour faire front uni en perspective des prochaines consultations électorales dont la présidentielle de 2019 ?

Ely Ould Krombelé : Vous voyez que pour valoriser sa personne, rien que sa propre personne, Biram ne recule devant rien. Une alliance du parti nationaliste Arabe, Sawab et l’IRA est difficile à comprendre pour le citoyen lambda. Ce marché qui n’est en fait que le double réalisme des deux protagonistes risque de se solder en queue de poisson une fois la fièvre électorale terminée. Le sage Messaoud Ould Belkheir, en s’alliant à l’APP, autre parti nationaliste Arabe, portait déjà les germes de l’entente cordiale à l’égard de toutes les composantes nationales. Qu’en sera-t-il de l’attitude de Biram quand arrivera le partage des fruits de l’alliance avec les militants de Sawab ? Personnellement ce marché de dupes, cette fois qui a priori est considéré par beaucoup d’observateurs comme du gagnant-gagnant, ne m’inspire pas confiance. Car l’accord scellé entre un parti fossile de la politique, tentaculaire et un mouvement anti-esclavagiste local, dirigé par un novice rompu rien qu’au militantisme victimaire, ne suscitera point la ruée escomptée. Quand le dindon se serait rendu compte de ses déconvenues, il aura alors perdu l’irréductible aile de ses sympathisants négro-mauritaniens pour qui Biram (c’est de lui qu’il s’agit) a brisé le rêve. Celui de voir un jour un Président NOIR accéder à la magistrature suprême dès 2019 !!! Biram s’est rallié aux Beïdanes ou ces derniers l’ont adopté pour mieux le contrôler...car selon le grand philosophe allemand Hegel : "il est facile d’être esclave que maître"(La dialectique du maître et de l’esclave.

Question : La situation sécuritaire au Mali est toujours alarmante, avec un optimisme manifeste sur la force conjointe du G5 Sahel qui est fin prête pour traquer les terroristes. Pensez-vous que Bamako sortira à court et moyen terme du bourbier djihadiste et séparatiste dans lequel le Mali est embourbé, ou à un avenir toujours sombre pour ce pays

Ely Ould Krombelé : La situation peu enviable du Mali provient manifestement du rôle de politiciens véreux qui crient constamment au changement. Et une fois au pouvoir ces intellectuels (puisqu’ils le sont) mais malhonnêtes nantis de l’habillage "démocratique", et de par leur cupidité glissent le pays vers le gouffre. On veut jouer le même sale tour aux mauritaniens. D’abord ces "élites" ont tenu à affaisser l’Armée malienne, dernier rempart à leurs sombres desseins. En 1960, cette Armée était aguerrie car ses troupes formant l’ossature de l’empire colonial français, avaient combattu en Indochine, en Algérie …etc. Or l’on constate que dans notre sous-région, les pays qui ont des Armées régulières à point (Tchad,Sénégal,Mauritanie ) peuvent venir à bout des conflits asymétriques. Ainsi la création du G5 Sahel vient à point nommé surtout pour le Mali, le Niger et le Burkina-Faso. La France est consciente qu’elle ne sortira du bourbier malien qu’avec la finalisation de la capacité opérationnelle des contingents du G5 Sahel. Il y a moins de deux décennies l’Armée malienne avait une aviation remarquable composée de Mig 17,Mig 19,et du fameux Mig 21, qui a fait ses preuves contre l’envahisseur allemand lors de la 2ème Guerre Mondiale ; des BMP 21,des BRDM, des BTR transports de troupes ; des commandos- parachutistes aguerris. Ceci était le passé, actuellement le Mali n’a plus d’Armée et son sort dépend de l’aide extérieure en général et du déploiement des troupes du G5 Sahel en particulier. Triste réalité pour les princes du Manding.

Question : Beaucoup d’Etat africains se proclament démocratiques, mais leurs pouvoirs imposent des régimes souvent répressifs et parfois absolus. Que faut-il pour ces pays pour s’engager résolument dans la voie du multipartisme.

Ely Ould Krombelé : Le multipartisme n’est qu’un pan de ce qu’on appelle démocratie. Une pléthore de partis politiques, sans programme, sans vision à court ou long termes que l’on voit en Afrique se chamailler pour le pouvoir, du moins pour les dividendes du pouvoir, ne sauraient en eux seuls s’ériger en emblème de la bonne gouvernance. La démocratie occidentale ne se décrète pas, elle ne s’invente pas non plus. En Afrique on tente de la domestiquer parce qu’elle ne répond pas à nos valeurs du moment qu’elle ne s’y greffe pas. Comme certaines denrées alimentaires, d’ailleurs périssables, certains produits cosmétiques, elle est importée, ou même imposée selon la vieille conception occidentale du mythe prométhéen de "l’homme est la mesure de toute chose". Or il se trouve qu’en Afrique nous sommes encore au stade de l’infantilisation de la démocratie à l’occidentale. On se permet même de l’instrumentaliser. Ainsi pour des raisons de pétrodollars, on peut permettre au président du Congo Denis Sassou Nguessou de s’éterniser au pouvoir. Le parapluie américain veuille sur Paul Kagamé du Rwanda pour combien de mandatures encore ? Le duo Aziz-Ghazwani champions de la lutte contre le terrorisme dans la sous-région séduit Paris : le G5 Sahel c’est un peu leur affaire, la nouvelle école de Guerre qui va ouvrir ses portes bientôt, c’est encore eux avec la volonté manifestement intéressée de la France .Alors pourquoi ce qui est possible au Rwanda, au Congo ne le serait-il pas en Mauritanie ?

Question : La Ceni a été largement contestée par les opposants faussant d’emblée la transparence qui préside à toute élection digne de ce nom. Pensez-vous qu’elle pourrait faire l’objet d’un nouvel examen, surtout après l’appel lancé par l’Union Européenne, pour incarne au maximum possible un consensus des divers protagonistes politiques.

Ely Ould Krombelé : Pourquoi dans les pays occidentaux,lors des élections il n’ y a pas de CENI ? Pourquoi une CENI chez nous en Afrique à chaque élection ? Parce que les parties concernées : opposition et majorité peuvent tricher, parce que nous ne sommes pas mûrs pour l’exercice démocratique. Le cas actuel de la Mauritanie est simple. L’opposition radicale a boycotté tous les scrutins, tous les dialogues.Dans ce cas on ne doit tenir compte que de l’avis des partis participationnistes de l’opposition et de ceux de la majorité. Peut-il en être autrement ?

Propos recueillis par Md O Md Lemine


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