Julia Ficatier sur RFI : « Mandela ne rêvait que d’une chose, revoir Qunu »

, par  Webmastrer , popularité : 27%

Qunu, le village natal de Nelson Mandela, et ses herbes folles dont il avait gardé la nostalgie se prépare à le recevoir pour son inhumation dimanche 15 décembre 2013.

En Afrique du Sud, le cercueil de Nelson Mandela est arrivé dans le village de Qunu où il sera enterré dimanche 15 décembre. Une cérémonie prévue en présence d’une vingtaine de dirigeants et d’environ quatre mille journalistes venus du monde entier.

Aucun habitant du village en dehors de la famille Mandela n’est cependant convié. Julia Ficatier, ancienne journaliste du quotidien La Croix avait rencontré Nelson Mandela lors de son retour à Soweto. Au micro de RFI, elle revient sur cette rencontre et décrit une personnalité qui, toute sa vie, a su rester un homme doux et humble.

RFI : Nelson Mandela sera inhumé ce dimanche à Qunu, le village où il a grandi. Vous avez rencontré Nelson Mandela en tête-à- tête, quelques jours après sa libération et il vous avait parlé justement de ce village, Qunu.

Julia Ficatier : Je l’ai rencontré exactement le 17 février 1990 à 10 heures du matin. C’était son premier week-end d’homme libre. Il était alors assis sous le mimosa de sa petite maison et il rêvait – ce qu’il n’a pas pu réaliser–, d’aller à Qunu.

C’était le village de son enfance, là où il y avait les trois huttes familiales, là où vivait sa mère. Il rêvait de courir. Il a dit : « je rêve, je rêve. Je me vois en train de courir dans les herbes », parce qu’il y avait beaucoup d’herbes folles à Qunu.

Il y a des petits ruisseaux, et aussi des collines. Et justement, il rêvait à ces collines où il y avait des peupliers. Aujourd’hui, je ne sais si ces peupliers existent encore. En tout cas, ils vont sans doute bercer Mandela qui ne rêvait que d’une chose : revoir Qunu.

Vous avez donc été la seule journaliste française à avoir été reçue seule chez lui, au moment où il revient à Soweto. Comment était-il quand il est rentré ?

Il est ce qu’il était. C’est-à-dire ce que toutes les chaînes du monde ont vu à ce moment-là, et ce qu’il est resté : un homme très doux, un homme pas du tout revanchard, un homme souriant. Ce célèbre sourire, cette douceur qui émanait de lui...

Il avait ce sourire même en privé ?

Il l’avait comme ça, immédiatement. C’est-à-dire qu’on était subjugué par ce côté très souriant, très détendu, faisant des blagues sur lui-même et disant : « Je ne comprends pas ce que vous avez tous après moi, à vouloir me voir. Je ne suis qu’un pauvre petit paysan qui a été enfermé, qui ne connaît rien… »

De la fausse modestie ?

Non. Il aimait blaguer sur lui-même. Et en même temps, il y avait quelque chose d’infiniment touchant : il vous prenait le bras. Il répétait sans cesse : « J’ai tellement été privé d’affection, de tendresse humaine ! J’en ai besoin.

Je ne pouvais pas toucher même mes compagnons. Ma femme Winnie, je l’ai vue trois quatre fois comme ça, seuls à seuls et je ne pouvais pas toucher mes petits enfants, mes filles… ». C’était quelque chose de très important pour lui. Et c’est tout Mandela. Et en même temps, il y avait un air comment dire ?... Très frais.

Car il y avait du vent sur Soweto qui agitait le mimosa. C’était magnifique ! Et puis, on découvrait un homme longiligne, très élégant, avec une cravate rouge. D’ailleurs, on lui avait appris dans la matinée à refaire des nœuds de cravate. Car pendant vingt-sept ans, c’était interdit. Il ne savait même plus ce que c’était que de faire un nœud de cravate !

On venait sans arrêt le voir aussi pour lui dire : « Alors, qu’est-ce que vous voulez sur votre papier à en-tête ? » Et il disait : « Mais moi, je veux simplement qu’on mette ‘Monsieur Nelson Mandela’ ». Et comme on le traitait avec un certain égard, il disait : « Arrêtez !… ».

On lui disait : « Mais enfin, monsieur Mandela, vous êtes quand même le deuxième président d’Afrique du Sud maintenant ! ». Et il répondait : « Ah non, non ! Non, c’est monsieur de KlerK ! Vous savez, moi je ne suis qu’un terroriste en fait ! ». Il disait cela parce qu’on l’a accusé pendant toutes ces années d’emprisonnement, d’être un terroriste. Mais c’est parce qu’il voulait aussi que l’apartheid soit levé.

Vous avez parlé avec lui de son combat, de sa philosophie. Et vous avez je crois aussi évoqué Gandhi. C’est une figure à laquelle on le compare souvent. Qu’en pensait-il ?

J’en ai parlé avec lui et d’ailleurs c’est venu après sa libération, bien après cette histoire de le traiter de Gandhi, de Gandhi noir, etc. Lui ne se prenait pas pour Gandhi. Parce que dès l’année 1960, il a créé la lutte armée.

Il était même président de la lutte armée et ne pouvait pas penser que son peuple puisse s’offrir mains nues à ceux qui avaient créé l’apartheid. Face à l’oppression, il fallait créer une réaction. Et la réaction a été la lutte armée.

Mais une lutte armée particulière, car il n’a jamais voulu la guerre totale entre noirs et blancs, ce qui aurait été dramatique pour le pays. Et d’ailleurs, il a opté pour la théorie du sabotage car moins d’hommes étaient nécessaires et donc, moins de dégâts humains. Parce que dans sa tête, il voulait qu’en Afrique du Sud, blancs et noirs arrivent à discuter. Donc, il ne fallait pas qu’il y ait une guerre sanglante, sinon cela aurait été sans fin.

RFI