Jusqu’où ira Hamid Chabat ?

, par  masterEveil

Les déclarations du chef de l’Istiqlal vont crescendo. Il déclare la Mauritanie partie intégrante du Maroc. Il est seul à s’opposer au retour du Maroc à l’UA. Il suspend 3 hauts cadres du parti. Il agite le spectre du « Tahakkom », de « l’Etat profond » et même de « l’assassinat politique ».

Mais il est presque sûr d’être réélu à la tête du parti. Pourquoi ?

Comment s’explique cette stratégie de l’escalade de Hamid Chabat, Secrétaire général de l’Istiqlal ?

Les plus cléments parmi ses opposants mettent cette stratégie sur le compte de son dépit. Pour eux, Chabat rêvait de présider le Parlement. Dès le 8 octobre, date du scrutin des législatives et suite à de 1ers contacts entre partis, il a réalisé que cette présidence lui échappera. Il s’est alors tourné vers le chef de Gouvernement désigné, Abdelilah Benkirane, qui l’a assuré d’une participation de l’Istiqlal au Gouvernement. Or, là aussi, refus ! Le RNI s’y est opposé. Depuis, il est comme un taureau dans une corrida, donnant des coups de cornes dans toutes les directions.

Quant à ses détracteurs les plus intransigeants, ils mettent ce comportement sur le compte de « sa nature tout simplement », n’hésitant pas à le qualifier de « nouveau riche, politiquement inculte, aux méthodes de voyous ».

Le fait est que Hamid Chabat est aujourd’hui empêtré dans une série de bras de fer, tant au sein de son parti qu’avec différentes personnes hors du parti, mais aussi, désormais, avec l’Etat.

« Ni qualifié,ni capable »

Au sein de l’Istiqlal, son discours de décembre dernier a été la goutte qui a fait déborder le vase. Ses innombrables sorties tonitruantes et ses revirements dans les alliances étaient déjà modérément appréciés. Mais dans ce discours, il décoche deux attaques qui lui valent d’énergiques réactions. D’abord, il accuse son prédécesseur, Abbas El Fassi, d’avoir accepté de présumées pressions de l’entourage royal pour la constitution du Gouvernement. Ensuite, il ressuscite une thèse depuis longtemps enterrée par le parti nationaliste, en déclarant que la Mauritanie est partie intégrante du Maroc. Les relations avec la Mauritanie sont mises en danger. Le tollé est général.

Et pour couronner le tout, il critique aussi la volonté du Maroc de retrouver sa place au sein de l’UA, arguant du fait que le Maroc siègera aux côtés d’une entité qu’il ne reconnaît pas (l’auto-proclamée république des séparatistes, RASD).

Le 29 décembre, 39 cadres dirigeants du parti –dont deux membres du Conseil des sages : M’hammed Boucetta et Abdelkrim Ghallab- signent une lettre où ils prennent leurs distances avec les déclarations de Chabat, les démentent, les condamnent et en concluent que, désormais, Hamid Chabat n’est « ni qualifié, ni capable de poursuivre sa responsabilité » à la tête du parti.

Est-il pour autant destitué ? Nullement ! Au contraire, c’est lui qui contre-attaque.

Les contre-attaques de Chabat

Sa colère se focalise sur 3 hauts cadres du parti, membres du comité exécutif et ex-ministres : Taoufik Hjira, Karim Ghallab et Yasmina Baddou.

Et, lorsqu’ils réagissent à sa colère et maintiennent leur opposition à ses déclarations fracassantes qui vont crescendo, il les fait passer devant une commission disciplinaire, laquelle les condamne à 18 mois de suspension du parti. L’intérêt de cette sanction étant de les éloigner du congrès du parti prévu pour fin mars 2017, empêchant ainsi toute possibilité pour eux de se présenter contre lui au poste de Secrétariat général (qui sera remis en jeu pour un nouveau mandat de 4 années).

Il contre-attaque également sur le terrain médiatique. Il prend l’avion pour Paris, où il se répand en commentaires offensifs et en sous-entendus, sur le plateau de télévision de France 24, glissant une 1ère insinuation au détour d’une phrase où il évoque l’héritage qu’il laisserait qu’il meure « de mort naturelle ou non »…

Puis, vraisemblablement hors de lui, suite à la publication par le quotidien arabophone de Rachid Nini « Al Akhbar » d’une liste détaillée de ses biens et possessions, ainsi que de ceux de sa femme et de ses enfants (liste attestant d’une fortune phénoménale), il monte d’un cran…

Le point de non-retour

Dans un article au vitriol, non signé, publié par le site du parti et intitulé « « Que veulent-ils au Secrétaire général de l’Istiqlal ? », non seulement les attaques fusent dans tous les sens, avec : des interrogations sur la fortune de tous les riches du Maroc (ceux du classement de Forbes et les autres), des accusations de passe-droits, des prises à parties directes de personnes nommément citées… Mais le point de non-retour est atteint lorsque l’accusation la plus grave est écrite et répétée plus d’une fois dans l’article, celle de l’assassinat politique. L’auteur de l’article, après avoir évoqué le « Tahakkom » (l’interventionnisme politique) de « certaines parties de l’Etat profond », le fait suivre de ce qu’il appelle « les méthodes Oued Cherrat ». Allusion au lieu où sont morts le responsable de l’USFP, Ahmed Zaïdi (mort noyé dans sa voiture, alors qu’il traversait l’Oued soudain en crue) et celui du PJD, Abdallah Baha (mort, percuté par un train navette, alors qu’il prospectait les lieux où était mort Zaïdi).

Le ministère de l’Intérieur, ne pouvant laisser passer ces accusations qualifiées de gravissimes, a saisi le ministère de la Justice, demandant l’ouverture d’une enquête, en vue de poursuites judiciaires.

Les 3 actes

Mais là non plus, Chabat ne fait amende honorable. Il fait retirer l’article du site du parti, certes, mais il convoque un congrès régional du Parti, à Fès, le 12 février et, devant les militants istiqlaliens, défie le ministère de l’Intérieur déclarant que si procès il y a, ce sera « le procès du siècle ».

Ce qui fait sortir ses adversaires de leurs gonds. « Procès du siècle ? Mais qui est-il pour prétendre que son procès serait celui du siècle ? », fulminent-ils.

Pour ceux qui le connaissent bien, au sein du parti, Chabat est seulement en train de jouer son 3ème acte.

Le 1er a consisté dans les faux pas contre la Mauritanie et les Conseillers du Roi.

Le second avait pour objectif de faire diversion, afin que les militants ne se focalisent pas sur ses dérapages. Il a consisté à jeter à la vindicte des militants istiqlaliens les 3 hauts cadres du parti (Hejira, Ghallab et Baddou).

Le 3ème et actuel acte, qui consiste en un bras de fer avec l’Etat, n’a qu’un seul objectif : se « victimiser » aux yeux des militants pour se présenter en héros devant eux au prochain congrès et se retrouver candidat unique à sa propre succession.

Comment Chabat a verrouillé le système

En fait, expliquent ces sources qui connaissent parfaitement les rouages du parti et ont longtemps côtoyé Hamid Chabat, il a tout fait pour verrouiller le système.

Sa principale arme, c’est sa fortune. Il est seul à pouvoir mettre sur la table les milliards qu’il faut pour exclure toute concurrence. Seul à pouvoir financer le déplacement de milliers de militants pour ses meetings (déplacements en cars, repas assurés et indemnités journalières). Personne ne peut rivaliser avec lui sur ce plan.

Il tient en mains les 90 inspecteurs régionaux que compte le parti, lesquels lui sont entièrement acquis du fait de sa « générosité » envers eux. Il leur offre des « Omra », prenant en charge tous les frais et sait se montrer reconnaissant envers ceux qui le soutiennent. Or, un inspecteur régional, c’est le représentant du Secrétaire général dans une région qui a le titre et le salaire de la fonction. C’est lui qui encadre et oriente les militants ; et donc lui qui garantit leur vote.

Comment alors déboulonner Chabat ? C’est quasiment impossible, déplorent ses adversaires. Il a aussi verrouillé le système au niveau des procédures…

Les textes du parti exigent que seuls les membres du Comité exécutif peuvent se porter candidats au poste de Secrétaire général. C’est une disposition qui n’est pas près d’être amendée, parce que Chabat a pris la précaution de mettre à la tête de la commission juridique du parti (seule habilitée à le faire) un de ses plus fidèles et proches alliés : Abdelkader El Kihel, ex-secrétaire général de la chabiba istiqlalienne et membre du Comité exécutif.

Aucun candidat de taille !

Or, à l’heure actuelle, soutiennent ses adversaires, il n’y a plus personne au sein du Comité exécutif pouvant se présenter contre Chabat. Toufik Hejira, Karim Ghallab et Yasmina Baddou, sont écartés du fait de leur suspension pour 18 mois (alors que le Congrès se tient fin mars). Adil Douiri a déclaré ne pas être intéressé par le Secrétariat général. 5 autres membres du Comité sont ses amis notoires. Et les autres auraient trop peur de se confronter à lui.

Quant aux outsiders, il y a très peu d’espoirs de leur côté. Abdelouahed El Fassi, battu par Chabat au dernier Congrès, ne veut plus postuler. Nizar Baraka est à la tête d’une institution constitutionnelle (le CESE).

Il reste M’hammed El Khalifa, Saad El Alami et Mohamed Maa Al Aïnine. Ce sont les seuls sur lesquels comptent les frondeurs de l’Istiqlal pour se présenter contre Chabat. « Ils n’ont probablement pas de chance de gagner, mais ils priveront au moins Chabat de l’auréole du héros/candidat unique qu’il convoite. Nous en sommes réduits à ça ! », écument ces frondeurs qui ne restent cependant pas les bras croisés.

Jusqu’où ira Chabat ? Pour préserver son poste de chef du 1er parti historique marocain, il est capable de tout, disent ses détracteurs.

Quant à son bras de fer avec l’Etat, si certains y voient un possible coup d’arrêt à sa chevauchée politique, d’autres estiment que pour lui, c’est le cadeau qu’il attendait pour parfaire sa stratégie de « victimisation ».

Le feuilleton, en tout cas, passionne. Il se poursuivra jusqu’à fin mars.

BA
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