Knou : L’œil écoute, la voix voit, la main chante

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« L’œil écoute », avait déjà écrit Paul Claudel (1946) pour exprimer, dans une audacieuse figure qui abolit l’empire insensé des sens, les sensations qui naissent en lui de la contemplation de quelques œuvres de la peinture hollandaise.

« La musique de Maalouma est visuelle » dira Sidi Yahya, plus d’un demi-siècle après le grand écrivain et diplomate français, sous d’autres cieux, dans un autre espace culturel et à propos d’un autre art.

La voix perçoit, j’allais dire « voit » ; c’est ce que le jeune peintre a voulu dire en fait, filant spontanément la figuration métaphorique de l’évidente union entre la musique et la peinture ; cette union inscrite, déjà, dans l’essence même ; le principe de base, de l’un et l’autre art ; l’ondulation : La musique est ondes de son, la peinture ondes de lumière.

Et même se propageant à des vitesses différentes et saisies, en outre, par des organes distincts et suivant des modes de perception qui n’ont rien à voir, les ondes musicales et celles picturales sont, in fine, des ondes. Donc partageant maintes propriétés essentielles. Et la main chante abolissant, elle aussi, l’ostracisme des infirmités de nos sens.

Ainsi, l’originalité de « Knou », cet album chanté-peint, le premier de son genre dans notre pays, se trouve-t-elle au départ dans la (re)découverte par Maalouma Mint El Meidah et Sidi Yahya de l’évidence originelle que leurs expressions artistiques respectives sont identiques, ainsi que dans l’audace qu’ils ont eue de concrétiser cela sous forme d’un travail nouveau, innovant et fascinant ; une œuvre où les mélodies, la poésie et la voix de Maalouma, après avoir fusé musique, se déposent formes abstraites, nuances de couleurs et courbes ondulatoires sur les toiles de Sidi Yahya, à l’assaut du sens intégral, de l’expression translucide.

Le projet de nos virtuoses est ambitieux. Il est d’embrasser les sommets de l’art dans ce qu’il a d’universel, de transculturel, de trans-temporel. Au-delà de la mise en abyme de leur(s) art(s) de sorte que la musique se reflète dans la peinture, qui elle-même se reflète dans la musique. Et, comme un objet entre deux miroirs qui se font face, la même image du monde se réfléchit, infiniment, d’un miroir à l’autre.

Maalouma et Sidi Yahya s’adonnent ainsi à un exercice de captation, par les deux sens dont ils sont habitués l’un et l’autre à explorer les possibilités (la voix et le regard), du temps(passé, présent et avenir), de l’espace (ses beautés et ses cicatrices), des sentiments (nostalgies, émotions, espérances), du monde (ce qu’il fut, ce qu’il est et ce qu’il sera). Le tout dans un même élan.

Quand Maalouma dans un moment de génie artistique et technique compose son morceau « Goueyred » où la voix mythique de Moktar Ould Meydah s’insère étonnamment bien, en refrain, entre la sienne, chantant un poème d’O. Ahmed Youra :

أشمشان وإشكعدن أنا ـ وأنت هون أحدنا يالفكد فدارإعل مدنا كبلت ساحل واد حنينا
ظحكه كان إكعدنا عدنا كان امشينا عنها شينا
مافت أنا وانت لثنين فالدار بكين وشكين
وتمثين في الدار إلين من حق الدار اتنجين

O Mon cœur !
Pourquoi partirions-nous, toi et moi
Et pourquoi nous resterions
A contempler ‘’Midna’’ ce lieu évocateur
Au sud-ouest de Wad Hneina ?

et celle d’un rappeur qu’elle a invité dans ce morceau, Sidi Yahya perçoit, du premier coup de pinceau, le message sous-jacent à ce « collage » musical réussi : L’abolition du temps, de l’espace, des différences de générations, des frontières entre les cultures et les langues, des dissemblances entre les musiques… en un mot, de tout obstacle devant la création artistique, de toute entrave à l’expression du génie pur et libre.

Et cela donne, une chanson picturale tout aussi transportante que celle de Maalouma : un collage, avec superposition des plans, donc des époques, une composition de formes et de couleurs disproportionnées mais cohabitant harmonieusement et, à droite de la toile – pas au centre pour ne pas en faire un séparateur – un trait bleu, de la couleur de la fidélité au passé, du lien entre le ciel (où Moktar O. El Meidah a rejoint les saints et les véridiques) et la terre, où Maalouma perpétue le génie de son père en l’habillant de sons et de rythmes neufs.

Le jeune peintre a voulu rendre, sur le registre de l’abstraction, cette irruption du passé (Moktar, M’Hamed O. Ahmed Youra) dans le présent (Maalouma et le rappeur) sur une musique qui navigue entre authenticité et modernité avec l’aisance du talent et la maîtrise de l’art. Ici, l’Ardine de Maalouma épure la musique.

Mint El Meidah, c’est établi, n’a jamais accepté de rompre avec la tradition, ni de renier le passé. Même au faîte de son enthousiasme pour le modernisme. Mais elle est aussi dans son époque à elle ; elle s’émeut de ses beautés, se nourrit de ses rêves et subit, en même temps, les ruades parfois douloureuses du temps d’aujourd’hui.

Elle rend cette tension maitrisée entre passé et présent dans « Knou », la chanson éponyme de l’album : Un rythme authentique, un vrai morceau du patrimoine de la musique maure et, paroles nouvelles cette fois, un monologue où un « honnête homme » maure (veta) revit le temps de ses gloires et de ses amours, en se prenant lui-même pour témoin.

Et nous avons un tableau concentré en quatorze vers libres, une sorte de séquence d’un vieux film extrait du tréfonds de la mémoire de cet homme à la nostalgie lyrique et paradoxalement gaie. Cette toile, Maalouma la trace sur les mesures authentiques de « Knou » :

ازمان اطلوع الكيطانه.. الله لك يان انت فم !
الطفلة التظحك فرحانه. الله لك يان انت فم !
الليلة اتخلات افلانه الله لك يان انت فم !
امرة تتبرع ولهانه الله لك يان انت فم !

C’était l’été, le temps doux des grands départs vers la Guetna°
Oh qu’Allah m’agrée, tu me suis ?
Une fille riante, joyeuse, une belle Fitna°
Oh qu’Allah m’agrée, tu me suis ?
ce soir une telle a divorcé, heureuse,
Oh qu’Allah m’agrée, tu me suis ?
une autre femme absorbée, compose sa poésie amoureuse

Ici, Sidi Yahya est tellement transporté par la musique et les paroles, qu’il donne, à son insu dirait-on, dans le figuratif : Une belle danseuse aux formes généreuses et suggestives et Helf Magnana (figuration du bonheur par les diseuses de bonne aventure) surgissent soudain – à côté d’autres objets - dans l’univers abstrait de cette toile aux couleurs douces, ondoyantes, profondes. Le même phénomène revient dans la toile jumelle avec « Attay » où une théière s’est incrustée dans la composition, comme posée, pour symboliser la place que le fameux breuvage occupe dans la vie du Mauritanien.

L’originalité de ce travail se trouve aussi ailleurs :

- Dans les textes de Maalouma qui invente, à l’insu des purismes encore vivaces, le vers libre en poésie hassaniya, traite des thèmes nouveaux et d’actualité (les révolutions arabes, l’immigration) et s’érige en moralisatrice (mise en garde contre le mensonge, appel à la communion avec les victimes de l’impitoyable mondialisation).

-  Et aussi dans l’abstraction, par Sidi Yahya, d’images, d’émotions et de pensées bien concrètes, même si certaines d’entre elles sont enfouies dans l’inconscient de Maalouma (nostalgie de la défunte Mounina qui irradie, douloureuse, plus d’une chanson et habite la voix de la sœur inconsolable, réminiscences de la culture andalouse et berbère qui résiste au temps chez la chanteuse).

La poésie de Maalouma et très « figurative » dit Sidi Yahya. Et Maalouma de le conforter dans ce constat : « J’ai senti qu’il y avait des images dans chaque chanson et que les mots qui se plaçaient sur la musique, renvoyaient tous à un tableau de ma vie. »

Qui donc, de Maalouma et Sidi Yahya est le musicien et qui des deux est le peintre ? Celle qui est allée chercher les accords dans l’inépuisable répertoire de la musique maure ; d’Ehel Meidah en particulier et du monde, posé les compositions et attrapé, au gré de l’inspiration, les images et émotions de son enfance, en même temps que les bouquets et les ronces du quotidien pour produire une musique picturale ? Ou celui qui a dédié un tableau à chaque chanson de « Knou », où la sensibilité et les vibrations des sons, la poésie des mots et le lyrisme de l’inspiration se muent ensemble en peinture musicale ?

Celui qui a su domestiquer les couleurs, les mouvements, les harmonies entre les vides et les pleins, les formes abstraites et celles concrètes pour chanter Maalouma (dans With Mike) sous les traits d’un arbre monumental, aux racines plongeant dans le sol de ce pays, le nôtre, pétri de sa culture et de ses valeurs et aux branches déployées dans l’immensité du ciel, le monde, aux mille vents de l’inspiration ? Ou celle dont la voix peint des tableaux qu’on entend et voit indifféremment ?

La réponse se trouve dans un exercice simple et exquis : Ouvrons les yeux pour entendre chanter les onze toiles de Sidi Yahya et les oreilles pour voir peindre les onze chansons de Maalouma et admirons, de tous nos sens, la belle histoire d’amour entre la peinture et la musique qui a sous-tendu la genèse de ce travail débordant de talent et d’art.

Idoumou O. Med Lemine
Université de Nouakchott,


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