Land grabbing en Mauritanie : le feu qui couve

, par  masterEveil , popularité : 14%

En Mauritanie, non loin de la frontière avec le Sénégal, sur les rives du fleuve éponyme, un village a vu débarquer un mystérieux entrepreneur qui s’est emparé d’une importante portion de terres agricoles. C’est toute la vie du village qui est ainsi désorganisée.

C’est un bien triste drame qui est en train de se nouer dans la région duTrarza, sud de la Mauritanie. Les habitants de Fanaye Niakwar, dans l’arrondissement de Tékane, ont perdu le sourire depuis qu’ils ont vu des engins et des ouvriers poser des piquets pour clôturer un vaste terrain de près de 2000 ha. Leur désarroi est d’autant plus grand qu’en violation de toutes les règles qui régissent le foncier, aucune autorité, aucun officiel, aucun interlocuteur n’est allé à leur rencontre. Pire encore, c’est le Génie Militaire qui intervient pour l’exécution des travaux en déployant un impressionnant dispositif. Suffisant pour donner une idée sur la puissance du tout nouveau « propriétaire » du vaste terrain. Les rumeurs vont dès lors bon train. Est-ce ce puissant ressortissant du Golfe qui a pour habitude de venir chasser dans le coin depuis les années 80 ? Son protecteur, un général de l’armée mauritanienne, l’a-t-il convaincu d’investir dans l’agriculture comme c’est la mode depuis quelques années ? Impossible d’en savoir davantage.

Devant des interrogations à ce jour sans réponse, les ressortissants du village ont adressé une émouvante lettre au président de la République M. Mohamed Ould Abdel Aziz. Ils n’ont à ce jour reçu aucune réponse et leur situation ne va pas en s’arrangeant. Le calvaire qu’ils vivent dépasse l’entendement.

L’espace de jeu des enfants et la cour de l’école publique phagocités

Les promoteurs ne se sont pas embarrassés d’états d’âme. Les militaires prestataires n’ont pas non plus fait preuve de génie malgré le prestige du nom qu’ils portent. Le projet semble avoir été tracé à la règle d’écolier sur un coin de table dans un bureau, loin du terrain et de ses réalités. C’est ainsi que l’aire de jeu des enfants a été coupée en deux, une partie de leur terrain de football passant désormais dans l’escarcelle du mystérieux homme d’affaires. L’école publique du village n’a pas eu plus de réussite : sa cour jadis rythmée et égayée par les cris enjoués d’enfants en pleine vitalité est désormais passée sous la juridiction d’un propriétaire sans visage. Face aux desiderata d’un plus puissant, l’argument de la nécessité d’un espace vital pour la collectivité ne pèse plus sur la balance. Les enfants peuvent mourir d’ennui et de désœuvrement. Cela n’arrêtera pas le véritable rouleau-compresseur aux mains du promoteur nanti.

Opacité et interrogations

Des informations recueillies par les ressortissants du village font état d’un décret attribuant au mystérieux promoteur 800 ha dans la mouqataa [département] de Rkiz, sans plus de précision quant à la localisation exacte. Pourquoi ici exactement, y compris en empiétant sur l’espace d’un village et sur des aménagements collectifs (école) ? Pourquoi plus de 2000 ha ? Des intermédiaires en ont-ils profité pour s’attribuer illégalement des terrains dans le sillage du protégé d’un général ? Pourquoi les villageois n’ont-ils pas été associés à la démarche afin de trouver ensemble une solution qui préserve les intérêts de tous (Etat, promoteur, ressortissants du village) ? Le Trésor Public a-t-il perçu un sou de cette opération ? Si oui, combien ? Toutes ces interrogations sans réponses ont conduit un spécialiste à confier sa détresse àkassataya.com : « Je sais que le pays

Opacité et interrogations

Des informations recueillies par les ressortissants du village font état d’un décret attribuant au mystérieux promoteur 800 ha dans la mouqataa [département] de Rkiz, sans plus de précision quant à la localisation exacte. Pourquoi ici exactement, y compris en empiétant sur l’espace d’un village et sur des aménagements collectifs (école) ? Pourquoi plus de 2000 ha ? Des intermédiaires en ont-ils profité pour s’attribuer illégalement des terrains dans le sillage du protégé d’un général ? Pourquoi les villageois n’ont-ils pas été associés à la démarche afin de trouver ensemble une solution qui préserve les intérêts de tous (Etat, promoteur, ressortissants du village) ? Le Trésor Public a-t-il perçu un sou de cette opération ? Si oui, combien ? Toutes ces interrogations sans réponses ont conduit un spécialiste à confier sa détresse à kassataya.com : « Je sais que le pays vit une situation économique difficile, mais de là à brader les terres arables du pays au profit d’étrangers, dans l’opacité la plus totale....On ne sera pas surpris si demain, il s’avérait que cette opération s’est faite dans l’obscurité la plus totale, c’est-à-dire sans qu’un sou ne soit versé au Trésor Public. Tout cela est très émouvant et rappelle de douloureux souvenirs quand, entre 1989 et 1991, la Mauritanie déportait ses propres citoyens vers le Sénégal en les dépossédant de leurs terres. Aujourd’hui, la situation risque de ne laisser d’autre choix aux villageois que de migrer, puisque leurs terres ne leur sont plus accessibles ». Ou de verser dans des violences comme c’est souvent (et de plus en plus) le cas.

Ce n’est pas par hasard que les promoteurs ont choisi cet espace. Idéalement situé entre le marigot deTékane et le fleuve Sénégal, le terrain ne souffre pas de manque d’eau. C’est pour cette raison que de nombreux animaux sauvages y ont élu domicile. L’une des conséquences fâcheuses de la clôture du terrain est que les animaux sont prisonniers et ne peuvent plus aller facilement s’abreuver comme avant. Ce qui a poussé des sangliers à dégrader la clôture en certains endroits pour se libérer. D’autre part, le terrain est une zone de transit et se situe sur un parcours officiel de transhumance. La clôture aura donc des conséquences fâcheuses pour les pasteurs. Ce qui fait dire à un ressortissant du village joint par kassataya.com : « ils croyaient nous faire du mal mais en vérité ils en font à toute la Mauritanie. Les nomades qui avaient pour habitude de faire paitre leurs troupeaux et les conduire au marigot ou au fleuve vont souffrir aussi ». Enfin, la clôture a barré toutes les voies de communication entre villages. En certains endroits, seul un couloir de dégagement de 15 mètres permet aux habitants de sortir de leur village.

« On nous étouffe, on nous encercle, c’est un véritable état de siège » conclut un ressortissant dépité. Le mal est d’autant plus difficile à supporter que les habitants de Fanaye Niakwar avaient été massivement déportés vers le Sénégal entre 1989 et 1991. Revenus depuis, ils n’ont toujours pas récupéré l’intégralité de leurs terres. Aujourd’hui, ils assistent, impuissants, à cette nouvelle expropriation.

Loin des engagements internationaux de la Mauritanie

Ce que vivent les propriétaires terriens en Mauritanie est en totale contradiction avec les préconisations desDirectives Volontaires adoptées par le comité pour la sécurité alimentaire et ratifiées par le pays à grand renfort de publicité. Il y a lieu de se demander si les autorités mauritaniennes se sont vraiment approprié les textes ou si leur adoption n’était qu’un pis-aller destiné à séduire les partenaires internationaux.

La Mauritanieserait bien inspirée de les revisiter. Elle (re) découvrirait que lesdites Directives prônent « une Gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale ». Celle-ci ne peut aller sans la reconnaissance et la préservation des droits de tenure sur les terres, y compris quand ils sont informels.

Elle appelle également à la restitution des terres expropriées par le passé comme c’est le cas avec les ressortissants de Fanaye Niakwar privés de leurs terres depuis bientôt 30 ans. Les Directives Volontaires appellent en outre à la protection des droits des communautés autochtones. Elles invitent surtout à une plus grande transparence des investissements dans les terres agricoles et au recours aux mécanismes de prévention et de gestion des conflits fonciers. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Pourtant, un exemple réussi de gestion foncière existe, toujours dans le sud de laMauritanie. Il s’agit de l’entente foncière de Maghama (région du Gorgol) qui est une véritable innovation en la matière.

Elle garantit la propriété aux détenteurs traditionnels tout en permettant une redistribution qui donne l’accès à la terre à ceux qui en étaient jusqu’alors privés. Fruit d’une concertation entre autochtones, allochtones, détenteurs des droits traditionnels, sans-terres, femmes, jeunes et anciens groupes dominés, l’entente foncière de Maghama est devenue un modèle de prévention et de gestion des conflits fonciers.

A contrario, le cas de Fanaye Niakwar n’est pas isolé. Les habitants de Donaye ont été dépossédés de leurs terres pour les mêmes raisons. Le pire a été atteint dans ce cas quand le cimetière fut annexé par le promoteur, ne laissant aux habitants que le choix d’aller enterrer leurs morts en traversant le fleuve ; en territoire sénégalais donc. L’événement a fait l’objet d’un film réalisé par Djibril Diaw : Retour sans cimetière(prix spécial du Jury au Festival Docs Afrique). Plus récemment encore, c’est le village de Bélinabé (région du Gorgol, sud de la Mauritanie) qui a vu un promoteur s’emparer de terres agricoles villageoises. De violents heurts s’en sont suivis. Le problème est pendant.

En Mauritanie, l’accaparement des terres de la vallée du fleuve Sénégal fait dire à beaucoup de ressortissants du sud du pays « qu’en les dépossédant de leurs terres, c’est à une nouvelle colonisation »qu’ils sont en train d’assister. A peu près pacifiquement. Jusqu’ici. Un problème que la Cour Pénale Internationale a décidé de prendre désormais à bras-le-corps. Jeudi 15 septembre 2016, la procureure Fatou Bensouda annonçait que la CPI s’intéresserait désormais aux destructions de l’environnement ainsi qu’aux accaparements de terres comme possibles crimes contre l’humanité.

Kassataya
Par Abdoulaye DIAGANA


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