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Mauritanie : Vivre côte à côte ou construire enfin un destin commun ?

En Mauritanie, on aime parler d’unité nationale. Depuis l’indépendance, presque tous les régimes ont fait de la cohésion sociale un thème central du discours politique officiel. À chaque crise, à chaque tension communautaire, à chaque polémique identitaire, les autorités rappellent la nécessité du «vivre-ensemble», dénoncent les discours de haine et appellent au dialogue. Pourtant, dans la réalité quotidienne, beaucoup de Mauritaniens ont le sentiment inverse : non seulement la cohésion nationale reste fragile, mais les distances sociales, culturelles et psychologiques entre les différentes composantes du pays semblent se creuser d’année en année.

Une formule revient souvent dans les conversations privées : «Nous ne vivons pas ensemble, nous vivons côte à côte». Cette phrase résume un malaise profond. Elle exprime l’idée que les différentes communautés du pays partagent un même territoire, un même drapeau et parfois les mêmes difficultés économiques, mais qu’elles ne partagent pas réellement une vie sociale commune. Chacun évolue dans son propre espace relationnel, culturel, linguistique et parfois même émotionnel. Le danger, comme le craignent certains observateurs, est que ce «côte à côte» finisse un jour par se transformer en «face à face». (NDLR : la formule est empruntée de Gérard Collomb, Ministre français de l’Intérieur de mai 2017 à octobre 2018, évoquant la situation dans les banlieues des villes françaises)

Une fracture silencieuse mais visible

La particularité de la Mauritanie est d’être un pays de rencontre entre plusieurs espaces civilisationnels : arabe, amazigh, africain subsaharien et sahélien. Cette diversité aurait pu devenir une immense richesse culturelle et humaine. Dans une certaine mesure, elle l’est encore. Mais cette pluralité s’est aussi construite dans un contexte marqué par des hiérarchies sociales anciennes, des tensions identitaires, des conflits mémoriels et des inégalités persistantes. Le plus frappant aujourd’hui n’est pas seulement l’existence de divergences politiques ou communautaires ; c’est surtout l’absence de véritables relations sociales transversales entre les groupes qui composent la société mauritanienne. Dans beaucoup de pays multiculturels, malgré les tensions, les populations se rencontrent dans des espaces communs : écoles, associations, quartiers mixtes, mariages, activités culturelles, clubs sportifs, syndicats, mouvements citoyens ou espaces de loisirs. Ces interactions créent progressivement des liens humains qui dépassent les appartenances communautaires.

En Mauritanie, ces espaces de brassage restent extrêmement limités. Les relations intercommunautaires sont souvent fonctionnelles plutôt qu’affectives. On travaille ensemble dans les administrations, dans les entreprises ou dans le commerce, mais une fois la journée terminée, chacun retourne dans son univers social. Les amitiés profondes entre communautés existent, bien sûr, mais elles restent relativement rares à l’échelle collective. Quant aux mariages mixtes, ils demeurent exceptionnels et parfois socialement mal perçus. Cette réalité apparaît clairement lors des grands événements sociaux : mariages, baptêmes, funérailles, cérémonies religieuses ou manifestations culturelles. Chaque communauté organise généralement ses propres cérémonies, avec ses propres codes, ses propres invités et ses propres références culturelles. Même les festivals ou les événements artistiques sont souvent marqués par une logique d’entre-soi.

Le problème n’est pas la diversité culturelle en elle-même. Une société peut parfaitement préserver plusieurs identités culturelles fortes tout en maintenant une cohésion nationale solide. Le problème apparaît lorsque les groupes ne se fréquentent presque plus en dehors des cadres professionnels ou administratifs. Car lorsqu’il n’existe pas de relations humaines profondes, les préjugés prennent facilement la place de la connaissance mutuelle.

Le recul du brassage social

De nombreux Mauritaniens plus âgés affirment qu’il existait davantage de proximité sociale dans les années 1960 et 1970, notamment dans des villes comme Nouakchott et Nouadhibou. Certes, cette époque n’était pas exempte d’injustices ou de discriminations, mais les rapports humains semblaient moins polarisés qu’aujourd’hui. Plusieurs facteurs expliquent ce changement. D’abord, les villes étaient plus petites et les populations moins segmentées. Les espaces de vie étaient davantage partagés. Ensuite, les clivages identitaires n’avaient pas encore pris la dimension politique qu’ils ont acquise par la suite. Enfin, les réseaux sociaux et les médias communautaires n’existaient pas encore pour amplifier les tensions. Aujourd’hui, les mécanismes de séparation se sont renforcés. Les quartiers se spécialisent socialement et parfois communautairement. Les réseaux relationnels restent souvent homogènes. Les débats politiques eux-mêmes prennent parfois une coloration identitaire. Même dans les universités ou les espaces militants, les regroupements communautaires sont visibles. Le plus inquiétant est peut-être le recul de la curiosité mutuelle. Beaucoup de Mauritaniens connaissent très peu les pratiques culturelles des autres composantes nationales. Certains ignorent même les réalités historiques, sociales ou linguistiques des autres communautés vivant pourtant dans le même pays.

La mémoire des blessures non résolues

L’absence de relations sociales fortes ne peut pas être comprise sans évoquer les blessures historiques qui continuent de peser sur la société mauritanienne. La question de l’esclavage et de ses séquelles, les événements de 1989, les expulsions, les frustrations liées à la représentation politique, les débats linguistiques ou encore les accusations de marginalisation économique ont laissé des traces profondes dans les mémoires collectives. Or, une société qui ne traite pas pleinement ses traumatismes produit souvent des communautés qui vivent dans la méfiance mutuelle.

Le problème n’est pas seulement l’existence des blessures ; c’est aussi l’absence d’espaces de dialogue sincères permettant de les dépasser. Pendant longtemps, les questions sensibles ont été abordées soit sous l’angle sécuritaire, soit sous l’angle politique immédiat, rarement dans une logique de reconstruction sociale profonde. Résultat : chaque communauté développe son propre récit historique, ses propres frustrations et parfois ses propres peurs. Et lorsque les récits nationaux deviennent fragmentés, la nation elle-même devient fragile.

Les réseaux sociaux : accélérateurs de fracture

Depuis quelques années, les réseaux sociaux ont profondément modifié le climat social en Mauritanie. Autrefois, les tensions communautaires restaient relativement limitées à certains espaces politiques ou intellectuels. Aujourd’hui, Facebook, TikTok, WhatsApp et d’autres plateformes permettent à des discours extrêmement radicaux de circuler rapidement. Des « snipers » communautaires — militants identitaires, influenceurs provocateurs ou pseudo-analystes — passent leur temps à attaquer l’autre camp, à alimenter les frustrations et à généraliser les comportements individuels à des communautés entières. Chaque incident devient prétexte à une guerre numérique. Chaque déclaration maladroite déclenche des vagues d’insultes. Chaque crise politique est immédiatement interprétée sous un angle communautaire.

Le danger de ces discours réside dans leur capacité à déshumaniser l’autre. Lorsqu’une communauté cesse d’être perçue comme un ensemble d’individus et devient un bloc homogène présenté comme une menace, les conditions d’un affrontement symbolique – puis parfois réel – commencent à apparaître. Le plus paradoxal est que cette montée des tensions intervient au moment même où le pays parle de dialogue national inclusif. Cela montre que les crises mauritaniennes ne sont pas uniquement institutionnelles ou politiques ; elles sont aussi profondément sociales et psychologiques.

L’échec du récit national commun

L’une des grandes difficultés de la Mauritanie contemporaine est l’absence d’un récit national partagé capable de transcender les appartenances communautaires. Chaque pays a besoin d’une histoire collective dans laquelle toutes les composantes se reconnaissent. Or, en Mauritanie, beaucoup de citoyens ont le sentiment que l’histoire nationale reste incomplète ou déséquilibrée. Certains estiment que leur culture est insuffisamment valorisée. D’autres pensent que leur langue est marginalisée. D’autres encore considèrent que leur contribution historique au pays est minimisée. Quand les citoyens ne se sentent pas pleinement inclus dans le récit national, ils se replient naturellement sur leurs identités primaires : ethniques, tribales, linguistiques ou régionales. Le patriotisme devient alors fragile, car il ne repose plus sur une expérience collective vécue, mais seulement sur des symboles officiels.

Une élite politique souvent ambiguë

La classe politique porte aussi une part de responsabilité dans cette fragmentation sociale. Officiellement, presque tous les acteurs politiques défendent l’unité nationale. Mais dans la pratique, beaucoup utilisent les réflexes communautaires comme instruments de mobilisation électorale ou de pression politique. Le communautarisme est dénoncé publiquement mais exploité discrètement. Dans certains cas, les nominations administratives, les alliances politiques ou les discours électoraux sont interprétés à travers des grilles identitaires. Cela entretient l’idée que l’appartenance communautaire reste déterminante dans l’accès au pouvoir ou aux ressources. Par ailleurs, les débats publics manquent souvent de courage intellectuel. Soit les questions sensibles sont évitées par peur de provoquer des tensions, soit elles sont abordées de manière agressive et accusatoire. Entre le silence et l’explosion verbale, il existe pourtant un espace de discussion responsable que la société mauritanienne peine encore à construire.

Le risque du «face à face»

Une société peut survivre longtemps avec des fractures silencieuses. Mais lorsqu’il n’existe plus de relations humaines suffisamment fortes entre les groupes, le moindre choc peut devenir explosif. Les exemples africains et internationaux montrent que les conflits les plus dangereux ne surgissent pas toujours dans les sociétés les plus diverses, mais dans celles où les communautés vivent séparées tout en nourrissant des frustrations réciproques.

Le risque n’est pas forcément une confrontation ouverte immédiate. Le danger peut aussi prendre des formes plus progressives : montée de la méfiance ; radicalisation des discours ; refus de coopération ; fragmentation politique ; compétition victimaire ; repli communautaire ; perte de confiance dans les institutions nationales.  Une nation commence à se fragiliser lorsque ses citoyens ne se perçoivent plus d’abord comme membres d’un destin collectif.

Que faire ?

La cohésion nationale ne se décrète pas dans les discours officiels. Elle se construit dans la vie quotidienne. La Mauritanie a besoin de recréer des espaces de brassage social réels : écoles favorisant davantage de mixité ; activités culturelles communes ; programmes d’échanges entre régions ; médias promouvant la diversité nationale ; associations citoyennes transcommunautaires ; politiques publiques de justice sociale ; reconnaissance équilibrée des langues et cultures nationales.

Le dialogue national, s’il doit avoir un sens, ne peut pas se limiter aux partis politiques et aux élites. Il doit aussi concerner la société réelle : jeunes, femmes, artistes, enseignants, associations, leaders religieux et acteurs communautaires. Il faut également encourager une culture du débat responsable. Critiquer une politique publique ne doit pas signifier attaquer une communauté. De même, dénoncer une injustice historique ne doit pas conduire à essentialiser l’autre. Enfin, la Mauritanie doit apprendre à transformer sa diversité en projet national partagé. Cela suppose une volonté politique, mais aussi un effort collectif de réconciliation psychologique.

La Mauritanie se trouve aujourd’hui à un moment délicat de son histoire sociale. Le problème principal n’est peut-être pas l’existence de tensions visibles, mais l’érosion progressive des liens humains entre les différentes composantes du pays. Quand des communautés ne se fréquentent plus réellement, ne célèbrent plus ensemble, ne se connaissent plus et ne partagent presque plus d’espaces sociaux communs, la nation devient vulnérable. Vivre côte à côte peut sembler stable pendant un temps. Mais aucune société ne peut durablement construire un avenir commun sans relations humaines profondes entre ses citoyens. Le véritable défi mauritanien n’est donc pas seulement politique ou économique. Il est avant tout social, culturel et humain : reconstruire la confiance, recréer des ponts et redonner aux Mauritaniens l’envie de se connaître au-delà des appartenances communautaires. Car une nation ne se résume pas à un territoire partagé. Une nation est aussi une volonté commune de vivre ensemble.

Sikhousso

Vœux à l’occasion de l’Aid el Kébir

À l’occasion de la fête de l’Aïd el-Kébir, le journal Eveil-Hebdo adresse ses vœux les plus chaleureux à ses abonnés, partenaires, lecteurs ainsi qu’à l’ensemble du peuple mauritanien.

Que cette fête sacrée soit porteuse de paix, de solidarité, de prospérité et de vivre-ensemble pour notre chère Mauritanie. Puisse-t-elle renforcer les liens de fraternité, d’unité nationale et d’espérance entre tous les citoyens.

Bonne fête de l’Aïd à toutes et à tous !

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