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Quand les urgences du peuple s’effacent devant les ambitions du pouvoir …Le quotidien d’une population sous pression

À Nouakchott comme dans les régions de l’intérieur, le quotidien des Mauritaniens s’est alourdi ces derniers mois. Les coupures d’électricité, récurrentes, perturbent aussi bien les foyers que les petites entreprises, les commerces et les services publics. Le secteur des hydrocarbures, lui, traverse une série de secousses : les prix à la pompe ont connu plusieurs hausses successives depuis le début de l’année, la plus récente remontant à début juin, portée par la flambée des cours mondiaux du pétrole, du fret maritime et de l’assurance maritime, sur fond de tensions au Moyen-Orient. À ces hausses s’ajoutent des épisodes de pénurie physique : des stations-service à sec à Nouakchott, des automobilistes contraints de faire la tournée de plusieurs points de vente avant de trouver du carburant.

Le gouvernement a tenté de répondre à la grogne par des mesures d’accompagnement : transferts monétaires ciblant des centaines de milliers de ménages vulnérables, paniers alimentaires, aides exceptionnelles pour les bas salaires. Ces dispositifs, présentés comme un filet de sécurité face à une inflation en grande partie importée, traduisent une reconnaissance implicite, par les autorités elles-mêmes, de la difficulté du moment. Mais pour une large partie de la population, ces aides ponctuelles ne suffisent pas à compenser l’érosion continue du pouvoir d’achat, dans un pays où une proportion importante des ménages consacre l’essentiel de ses revenus à l’alimentation et à l’énergie. C’est dans ce contexte de tension sociale et économique que la scène politique mauritanienne s’est mise, ces dernières semaines, à bruire d’un tout autre débat : celui d’un éventuel troisième mandat pour le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.

Un débat qui n’aurait pas dû exister

La Constitution mauritanienne est pourtant sans ambiguïté : elle limite à deux le nombre de mandats présidentiels successifs. Réélu en août 2024 pour un second quinquennat, le chef de l’État a lui-même rappelé, lors d’un échange avec la presse nationale fin juillet, qu’il ne s’engagerait dans aucune démarche contraire à la Constitution ni étrangère à la volonté populaire, précisant qu’il lui restait plus de trois ans de mandat à consacrer à la mise en œuvre de son programme. Cette clarté présidentielle n’a pourtant pas suffi à éteindre la controverse. Depuis plusieurs semaines, des responsables se réclamant de la mouvance présidentielle multiplient les sorties publiques en faveur d’un maintien de Ghazouani au pouvoir au-delà de 2029 — certains évoquant ouvertement une révision constitutionnelle ou l’adoption d’un nouveau texte fondamental. Le débat a pris une ampleur particulière à Kiffa, dans l’est du pays, où des élus locaux ont plaidé pour que le président puisse « poursuivre son projet de développement », sans nécessairement parler de troisième mandat.

C’est précisément cette rhétorique qui inquiète une partie de l’opinion : le glissement sémantique — ne pas dire « troisième mandat » mais parler de continuité, de poursuite de l’œuvre entamée — est souvent le premier pas vers une remise en cause des limites constitutionnelles, un scénario observé dans plusieurs pays de la région ces dernières années. Pour les opposants à cette perspective, l’argument avancé par ces relais — le bilan du président en matière de sécurité, de diplomatie régionale et de gestion économique dans un Sahel en recomposition — sert avant tout à habiller une ambition de préservation du pouvoir et des positions qui y sont attachées.

L’écart entre les priorités des élites et celles de la population

C’est cet écart qui nourrit aujourd’hui l’indignation d’une partie des Mauritaniens : pendant que les ménages font la queue aux stations-service, ajustent leurs dépenses alimentaires et subissent des coupures d’électricité, une partie de l’appareil dirigeant consacre une énergie politique considérable à un débat sur la prolongation d’un mandat qui n’est même pas encore entamé dans sa dernière ligne droite. Le contraste entre l’urgence sociale, vécue au quotidien dans les foyers, et l’urgence politique mise en avant par certains cadres du pouvoir, alimente le sentiment d’un décalage entre les priorités des gouvernants et celles des gouvernés.

Ce sentiment est renforcé par la lecture qu’en fait une partie de l’opposition. Biram Dah Abeid, arrivé deuxième à la présidentielle de 2024, a dénoncé la multiplication de ces appels, estimant qu’ils émanent en partie de responsables soucieux avant tout de préserver leurs propres positions et avantages. D’autres voix de l’opposition, à l’image du vice-président de l’Union des forces de progrès, ont averti que le respect de la Constitution sur cette question conditionne, plus largement, la crédibilité du pouvoir en matière d’élections libres. Le dialogue national engagé pour apaiser le climat politique s’en trouve d’ailleurs compliqué, chaque camp campant sur ses positions.

Il faut néanmoins noter que le débat ne suit pas une ligne strictement gouvernement contre opposition : au sein même de la majorité présidentielle, des voix comme celle d’Abdallah Hormattalah jugent prématurée toute discussion sur l’après-2029 alors que le mandat en cours n’est pas achevé — signe que la question divise jusque dans les rangs du pouvoir, et que les appels les plus pressants pour un troisième mandat ne reflètent pas nécessairement une position officielle ou unanime.

Une patience populaire qui a ses limites

L’histoire politique récente de la sous-région a montré à plusieurs reprises que les tentatives de contournement des limites constitutionnelles de mandats, lorsqu’elles aboutissent, laissent des traces durables : tensions sociales, polarisation politique, parfois instabilité institutionnelle. C’est cette mémoire régionale qui rend le sujet si sensible en Mauritanie, un pays qui a lui-même connu des périodes de transition politique tourmentées.

Pour l’instant, le président Ghazouani s’est engagé publiquement à ne pas s’écarter du cadre constitutionnel. C’est une garantie importante, que les défenseurs de la légalité constitutionnelle rappellent volontiers face aux sorties de certains cadres locaux. Mais cet engagement, tant qu’il n’est pas traduit par un renoncement explicite et définitif à toute idée de révision, laisse planer une incertitude que l’opposition — et une partie de l’opinion publique — juge délibérément entretenue.

Ce qui se joue, en somme, dépasse la seule question de savoir si Mohamed Ould Ghazouani briguera ou non un troisième mandat en 2029. Il s’agit de savoir si les urgences vécues par les Mauritaniens au quotidien — accès à l’électricité, au carburant, à une alimentation abordable — seront traitées avec la même énergie politique que celle déployée par certains responsables pour discuter de la suite d’un mandat présidentiel. Un peuple confronté à des difficultés matérielles réelles peut se montrer patient un temps ; mais cette patience n’est jamais illimitée, et l’histoire politique de la région rappelle qu’un fossé perçu comme durable entre les préoccupations des dirigeants et celles des citoyens finit toujours par avoir un coût politique.

Sikhousso

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